Microsoft vient de changer les règles du jeu. Grâce au stockage sur verre — du verre ordinaire de cuisine — des chercheurs affirment pouvoir préserver des données numériques pendant 10 000 ans. Sans climatisation, sans maintenance, sans risque de piratage. L’étude publiée dans Nature le 18 février 2026 marque un tournant historique. Voici pourquoi ça change tout.
À retenir
- Le stockage sur verre consiste à graver des données dans une plaque de verre borosilicaté à l’aide de lasers femtosecondes
- Une plaque de 12 cm peut contenir 4,8 téraoctets — soit 2 millions de livres ou 5 000 films en 4K
- Le verre résiste à 290 °C, à l’eau, aux champs électromagnétiques et au temps
- Les données gravées sont immuables et impossibles à pirater
- Des déploiements pilotes pour archives gouvernementales sont prévus dès 2025-2027
Le problème silencieux de l’ère numérique
On a tendance à croire que le numérique, c’est éternel. Que tout ce qu’on sauvegarde “dans le cloud” sera là dans cent ans. C’est faux. Une bande magnétique commence à se dégrader au bout d’une dizaine d’années. Un disque dur, pareil. Les centres de données dépensent des sommes astronomiques juste pour migrer des données d’un support vieillissant vers un autre, en boucle, indéfiniment.
C’est un peu comme recopier à la main une encyclopédie tous les dix ans pour éviter qu’elle ne disparaisse. Épuisant. Coûteux. Et franchement, pas très rassurant.
Il y a quelques années, une bibliothèque universitaire américaine a perdu plusieurs décennies d’archives sonores — des enregistrements uniques de langues en voie de disparition — simplement parce que personne n’avait pensé à migrer les fichiers à temps. Ce genre d’accident numérique arrive bien plus souvent qu’on ne le croit.
C’est précisément ce gouffre que Microsoft cherche à combler depuis 2016 avec l’initiative Project Silica. Et visiblement, ils ont trouvé quelque chose.
Mais comment graver de la mémoire dans du verre ? C’est là que ça devient fascinant.

Des lasers, du verre… et deux millions de livres dans la paume de la main
Le principe du stockage sur verre est presque magique à décrire. Des lasers femtosecondes — des impulsions lumineuses d’une rapidité inimaginable — gravent des petits points tridimensionnels appelés voxels à l’intérieur d’une plaque de verre. Pas en surface. À l’intérieur, dans la masse même du matériau, sans affecter la surface.
Une plaque de 12 centimètres de large et 2 millimètres d’épaisseur. À peu près la taille d’un dessous de verre. Et pourtant, elle peut contenir 4,8 téraoctets de données. L’équivalent de deux millions de livres imprimés. Ou 5 000 films en 4K. Dans un objet qu’on pourrait glisser dans une poche de veste.
La vraie nouveauté ? Microsoft a réussi à encoder ces données non plus dans de la silice fondue coûteuse et disponible auprès de seulement quelques fabricants, mais dans du verre borosilicaté ordinaire — le même matériau que vos plats Pyrex. Ce détail, en apparence anodin, change radicalement l’équation économique. La production de masse devient enfin envisageable. Microsoft a également introduit un nouveau type de voxel, le voxel de phase, qui ne modifie plus la polarisation du verre mais son état de phase — et une seule impulsion laser suffit désormais à en créer un.
Satya Nadella a annoncé ces résultats sur les réseaux sociaux, parlant d’un stockage « durable et immuable, conçu pour durer des millénaires ». Ce n’est pas du marketing creux : les plaques peuvent résister à des températures de 290 °C pendant plus de 10 000 ans.
Et les chiffres ne disent pas tout — parce que ce stockage sur verre a aussi une autre vertu, moins évidente.
Un coffre-fort numérique… sans électricité
Ce qui rend le stockage sur verre vraiment révolutionnaire, c’est ce qu’il n’a pas besoin. Pas de climatisation permanente. Pas de maintenance régulière. Pas de migration de données tous les dix ans. Une fois gravée, la plaque de verre existe. C’est tout.
Anecdote personnelle ici : lors d’une visite d’un data center en périphérie de Paris, ce qui frappe d’abord, c’est le bruit — un rugissement continu de ventilateurs et de systèmes de refroidissement. On vous explique que 30 à 40% de la consommation électrique d’un centre de données part uniquement dans la climatisation. Pour des serveurs qui font, en partie, de l’archivage.
Avec des plaques de verre stockées dans un entrepôt à température ambiante, tout ça disparaît. Les données ne peuvent être ni piratées, ni modifiées accidentellement, ni effacées lors d’une lecture. L’immuabilité devient une fonctionnalité. Microsoft a d’ailleurs repensé entièrement le système de lecture : là où les anciennes versions nécessitaient trois caméras, une seule suffit désormais.
Des chercheurs de l’université de Shandong ont comparé cette technologie aux os oraculaires de la Chine ancienne ou aux parchemins médiévaux — des supports qui ont traversé les siècles sans qu’on ait à “migrer” leur contenu. C’est une belle image. Et elle dit quelque chose de profond sur ce que signifie vraiment préserver la mémoire.
Mais soyons honnêtes : le stockage sur verre n’est pas encore parfait.
Les défis qui restent sur la table
Les chercheurs extérieurs qui ont commenté l’étude dans Nature ont été enthousiastes… mais nuancés. Et c’est sain. Trois obstacles concrets subsistent pour le stockage sur verre.
La vitesse d’écriture est encore lente comparée aux technologies actuelles. La production de masse des plaques reste un défi industriel non résolu. Et la facilité d’accès aux données — c’est-à-dire les lire rapidement à grande échelle — demande encore du travail. Les systèmes laser femtosecondes coûtent actuellement plusieurs centaines de milliers de dollars l’unité.
Project Silica fait face à de la concurrence : la société Cerabyte travaille également sur le stockage sur verre et céramique, avec des ambitions commerciales pour 2027. Cette émulation est plutôt saine pour l’écosystème — elle accélère l’ensemble du secteur.
Peter Kazansky, chercheur à l’université de Southampton et l’un des pionniers du domaine, est tout de même affirmatif : cette publication démontre « comment cette technologie peut véritablement révolutionner l’industrie des centres de données ». Microsoft n’a pas communiqué de date commerciale officielle, mais la feuille de route est claire : pilotes en 2025-2027, disponibilité entreprise entre 2027 et 2030, adoption large des data centers à horizon 2030-2035.
La question n’est donc plus “est-ce que le stockage sur verre fonctionne ?” mais “dans combien de temps sera-t-il dans vos serveurs ?”
FAQ — Stockage sur verre : tout ce que vous devez savoir
C’est quoi exactement le stockage sur verre ?
Le stockage sur verre est une technologie qui utilise des lasers femtosecondes pour graver des données directement à l’intérieur d’une plaque de verre, sous forme de points tridimensionnels appelés voxels. Contrairement à un disque dur ou une bande magnétique, la donnée est inscrite dans la structure même du matériau — elle ne peut pas se dégrader, s’effacer ou être piratée. Microsoft développe cette technologie depuis 2016 dans le cadre de son initiative Project Silica.
Le verre peut-il vraiment durer 10 000 ans ? Ce n’est pas du marketing ?
Non, c’est une affirmation scientifiquement étayée. L’étude publiée dans Nature le 18 février 2026 s’appuie sur des tests de vieillissement accéléré réalisés sur les voxels gravés dans le verre borosilicaté. Les chercheurs ont simulé des conditions extrêmes sur une durée compressée et extrapolé une durée de vie dépassant 10 000 ans à température ambiante. C’est de la physique des matériaux, pas du storytelling.
Quelle différence entre silice fondue et verre borosilicaté pour le stockage sur verre ?
La silice fondue est un verre de haute pureté utilisé dans les premières versions de Project Silica — très performant, mais coûteux et disponible auprès de seulement quelques fabricants dans le monde. Le verre borosilicaté, c’est littéralement le même matériau que vos plats Pyrex ou la vitre de votre four. Passer à ce matériau ordinaire est la clé qui rend le stockage sur verre commercialement viable à grande échelle.
Combien de données peut stocker une plaque de verre ?
Une plaque de 12 cm × 12 cm et 2 mm d’épaisseur stocke actuellement 4,8 téraoctets dans la version démontrée. Les estimations internes évoquent un potentiel de 100 téraoctets sur le même format en optimisant la densité d’encodage. Pour donner un ordre d’idée : 100 To, c’est environ 50 000 films en haute définition dans un objet tenant dans la main.
Le stockage sur verre consomme-t-il moins d’énergie qu’un data center classique ?
Oui, considérablement. Une fois les données gravées, les plaques de verre se stockent à température ambiante, sans climatisation ni surveillance active. Dans un data center traditionnel, le refroidissement peut représenter 30 à 40% de la consommation électrique totale. Supprimer ce poste est un levier environnemental et économique majeur.
Quand le stockage sur verre sera-t-il disponible pour les entreprises ?
Microsoft ne communique pas de date officielle. La feuille de route publiée par Microsoft Research évoque des pilotes entre 2025 et 2027 pour les archives gouvernementales et la recherche scientifique, une disponibilité commerciale entre 2027 et 2030 pour les entreprises, et une adoption large dans les data centers à partir de 2030-2035. Le concurrent Cerabyte prévoit quant à lui une machine commerciale rack dès 2027.
Et si la plaque se casse ?
Le verre borosilicaté est plus résistant qu’on ne le croit — les tests sur les premières versions incluaient immersion dans l’eau bouillante, passage au micro-ondes et exposition à des champs électromagnétiques intenses, sans perte de données. En cas de fracture partielle, les données dans les zones intactes restent récupérables. Cela dit, une stratégie de duplication reste recommandée pour les données critiques — comme avec n’importe quel support de stockage sur verre.
Y a-t-il des concurrents à Microsoft sur le stockage sur verre ?
Oui. La société allemande Cerabyte travaille sur une approche similaire combinant verre et céramique, avec des annonces commerciales prévues pour 2027. D’autres initiatives académiques émergent également. Cette concurrence est une bonne nouvelle : elle valide le potentiel du stockage sur verre comme technologie d’avenir et accélère la course à la commercialisation.




